| LE MONDE | 22.04.03 | |
| Véronique Mortaigne
La chanteuse noire américaine est morte lundi 21 avril, à Carry-le-Rouet (Bouches-du-Rhône), à l'âge de 70 ans. Cette artiste fut l'interprète de standards comme "My Baby Just Cares For Me" ou "Ne me quitte pas".
Large , grande, magnifique, Nina Simone jouait du piano habillée en peau de panthère ou coiffée d'un turban. Femme noire longtemps exploitée par les hommes de son entourage, traitée par le milieu musical comme il se devait à l'époque de ses débuts - c'est-à-dire très mal -, Nina Simone avait changé les paroles du classique de Jacques Brel, Ne me quitte pas, car elle ne supportait pas que quiconque, et surtout pas une Noire, prononce des mots aussi dégradants que "Laisse-moi devenir l'ombre de ton chien". Nina Simone n'avait pourtant pas rompu avec une sorte de masochisme primaire qui voulait qu'elle retombe dès que l'essor était pris. Née à Tryon (Caroline du Nord) en 1933, la chanteuse qui avait appris le piano classique et aurait pu devenir concertiste si elle n'avait pas été noire, avait décidé de prendre les armes par le biais de ce qu'elle considérait être la musique classique des Afro-Américains, le jazz. Parfois Nina Simone s'agaçait : elle avait fait des tubes planétaires, qu'on lui demandait sans cesse de chanter, My Baby Just Cares For Me, qu'elle interprétait cependant avec le même swing, la même voix confondue d'espoir et d'impossibilité à échapper au destin depuis sa création en 1959. Ombrageuse, rieuse, garce, tendre, Nina Simone l'écorchée fut aussi une grande artiste qui chercha sans cesse à rebondir. L'impossibilité opposée à une carrière de concertiste l'avait mise, avouait-elle, dans les chemins de la création, du succès. Le blues et la chanson l'avaient contrainte à prendre la parole, notamment aux côtés de Martin Luther King dans la campagne pour les droits civiques. Derrière Nina la star, il y eut toujours Eunice Waynon, la jeune Noire née d'un père barbier et prédicateur méthodiste. Son histoire est celle d'un sacrifice, celui de la jeunesse, passée dans l'étude du piano. "Je suis devenue ce que ma mère et Miss Massinovitch -la professeure de piano qui lui donna ses premières leçons dès l'âge de six ans-, ont voulu que je sois. Je n'ai pas eu le choix." "Miss Mazzy" enseigne Bach et Beethoven à l'enfant. Plus tard, elle récolte des fonds par voie de presse pour qu'Eunice puisse préparer le concours d'entrée du prestigieux Curtis Institute of Music de Philadelphie. Elle fut recalée. "Je n'en suis pas encore revenue, et je n'en reviendrai jamais. Toutes ces années pour rien. C'est comme si mes professeurs, ma communauté, mes parents m'avaient menti, trahi." DONS HYPNOTIQUES Au début des années 1950, Eunice s'enfonce dans le destin obligatoire du musicien noir. Par admiration pour Signoret, elle adopte le nom de Simone. Trois ans plus tard, Nina Simone, avec ses dons hypnotiques, ses drôles d'arrangements au piano et sa voix poignante, enflamme les clubs. I Love's You Porgy, My Baby Just Cares For Me : les tubes s'enchaînent, Nina a vingt-quatre ans. La jeune et gracieuse jeune fille qu'elle fut avant d'adopter des courbes de madone nègre s'engage dans la bataille pour les droits civiques aux Etats-Unis, avec ses chansons rebelles : Young, Gifted and Black, Mississippi Goddam (pour les quatre enfants noirs morts dans un attentat raciste en Alabama en 1963), Why (pour l'assassinat de Martin Luther King). "Mes amis -Stokely Carmichael, Malcom X-, tous morts ou en exil. (...) Si j'avais le choix, j'aurais été une tueuse, j'aurais rendu coup pour coup", disait-elle. Elle a des hallucinations et un mari escroc. Au bout du rouleau, Miss Nina retourne en Afrique, au Liberia. Révoltée sans rémission, comme au temps de l'acerbe Backlash Blues (le blues du réac), avec son drôle de chignon et son caractère de chien. Elle ne renonçait jamais à son tempérament orageux, et son désespoir fut masqué par les galères d'argent, les ennuis de star, les tourments d'amoureuse. Nina Simone précisait qu'elle se sentait totalement africaine, qu'elle avait déserté les Etats-Unis par conviction. "En 1974, j'étais complètement écurée des Etats-Unis. Mon mari et manager, Andy -Andrew Strand-, était parti. Nous avions divorcé, c'était très dur, financièrement aussi. L'Amérique que l'on avait voulu construire dans les années 1960, dans le combat pour les droits civiques, n'était plus qu'un mauvais rêve, avec Nixon à la Maison Blanche et la révolution noire transformée en disco. Ma fille de douze ans, Lisa, et moi étions revenues des West Indies, de Barbados. Je n'avais plus rien. " Myriam Makeba -chanteuse sud-africaine, interprète de Pata Pata, exilée aux Etats-Unis et fer de lance de la lutte contre l'apartheid- était dans le secteur. Elle me demande : "Nina, es-tu prête à rentrer à la maison ?" Je lui dis oui. Après avoir réglé quelques affaires, nous sommes parties directement en Afrique. C'est elle qui a choisi le Liberia, car elle y connaissait du monde, elle devait y donner un gala, c'était à l'époque du gouvernement Tolbert. Et puis c'était un pays riche, plein d'hommes riches... Et elle avait pu deviner que je m'y plairais. De plus, le Liberia était symboliquement important dans l'histoire de l'esclavage", déclarait-elle au Monde en 1991 à la veille d'un des nombreux passages qu'elle fit à l'Olympia. Elle n'y restera pas, minée par des problèmes de cur "et de lit", précisait-elle, avec son compagnon, C. C. Dennis, un homme politique libérien. Quatre ans plus tard, elle revient en Europe. "J'ai eu un jour de cafard l'idée stupide de partir sans rien dire en Caroline du Nord, demander conseil à ma mère. C. C. Dennis ne m'a jamais pardonné cette absence. J'ai encore vécu deux ans au Liberia, mais sans le revoir. Puis j'ai pris le chemin de la Suisse. J'ai su plus tard que son fils avait été fusillé pendant le coup d'Etat de 1980, attaché à un cocotier sur la plage. C. C. Dennis est mort deux semaines après son fils, le cur brisé, sans que j'aie pu lui dire mon attachement. J'ai conçu de ce silence une culpabilité qui ne m'a pas quittée jusqu'à aujourd'hui", confiait-elle encore au Monde. Nina, portée sur l'alcool et les paradis artificiels, fut lâchée et lâcha tout le monde, entama un chemin de croix solitaire, borné d'humeur et d'envies, de petits escrocs amoureux qui partaient avec la caisse. Des humeurs, des envies... Elle eut de brusques illuminations qui la faisaient abandonner les salles de concert au désespoir de tous. BREL ET BRASSENS D'autres, belles et profondes, qui lui firent porter des stades et des salles vers le swing et la chaleur. Nina Simone était aussi une voix, spéciale, inimitable, grave, avec la quelle elle pouvait chanter aussi bien My Way, I Love's You Porgy, ou un classique du blues. Nina, l'Américaine en exil volontaire, aura tout compte fait traversé les âges, les styles, sans s'y perdre. C'est, disait-elle encore parce que "j'écoute de la musique classique et j'utilise des rythmes africains". En 1994, elle publiait un album au titre significatif, A Single Woman, panaché de standards (The More I See You), de compositions originales telle que The Folks who Live on The Hill, dédié à un ami, un amour, qui fut premier ministre de la Barbade ou encore Papa, can you hear me ?, (appel poignant à son père mort). Nina Simone avait chanté Brel, mais aussi Brassens - Il n'y a pas d'amour heureux, évidemment. Nina Simone n'était pas formatée pour l'industrie discographique planétaire. Elle en faisait à sa tête. Mais elle a aussi beaucoup travaillé. Le piano évidemment, mais aussi ses chansons et ses interprétations ultérieures. Dans les années 1980, un ami lui avait offert une cassette de Jacques Brel. "J'étais à New York, je l'écoutais et à chaque fois que Brel disait : "Ne me quitte pas", je pleurais. Puis, je suis partie en Suisse et j'ai appris la chanson avec un professeur. Je l'ai répétée pendant trois ans avant d'oser la chanter." Trois ans pour comprendre exactement ce que les mots voulaient dire, parvenir à les prononcer. Véronique Mortaigne Du jazz à la pop
21 février 1933. Naissance d'Eunice Kathleen Waynon, à Tryon (Caroline du Nord). Elle prend le nom de Nina Simone à ses débuts de pianiste de club. Les années 1940. Pianiste précocement, elle reçoit une bourse pour faire des études classiques à Asheville (Caroline du Nord) puis est admise à la Juilliard School of Music, la prestigieuse institution new-yorkaise. Sa famille s'installe à Philadelphie (Pennsylvanie). 1950-1953. Elle rate le concours du Curtis Institute of Music de Philadelphie, qui lui aurait permis de poursuivre la carrière de concertiste dont elle rêve. 1954. Engagée comme pianiste dans un club de jazz d'Atlantic City (New Jersey), elle commence à chanter des standards de gospel, de blues et de jazz. 1957-1959. Premiers enregistrements en trio pour la petite compagnie phonographique Bethleem. En 1959 elle grave My Baby Just Cares for Me, qui deviendra sa chanson symbole et I Loves You Porgy,extrait de Porgy and Bess. Les années 1960. La période de l'apogée de sa gloire. Elle enregistre pour les maisons Colpix, Philips et RCA, s'éloignant peu à peu du jazz pour devenir une artiste de rhythm'n'blues et de chanson soul. Tournées mondiales, nombreux enregistrements. Impliquée dans les combats pour les droits civiques, elle compose Mississippi Goddam en 1963, après l'incendie criminel qui a coûté la vie à quatre jeunes filles dans une église de Birmingham (Alabama), Why ? The King of Love Is Dead,en 1968, après l'assassinat du pasteur Martin Luther King et Young Gifted and Black, hymne identitaire de la jeunesse afro-américaine. Début des années 1970. Nina Simone s'est tournée vers un répertoire pop. Elle chante les Bee Gees, les Beatles, Dylan... En 1972 elle connaît un ultime succès avec sa version de My Way, accompagnée aux bongos. 1974. Elle quitte les Etats-Unis pour La Barbade puis le Liberia. 1984. Après des années d'errance en Europe et d'oubli, elle est engagée au club Ronnie Scott's de Londres. Début de sa deuxième carrière pour un public nostalgique. 1987. My Baby Just Cares For Me, qu'elle refuse de jouer en concert, est utilisé par la publicité pour un parfum Chanel. |